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Mémoire Histoire des Républicains Espagnols de l’Yonne

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Témoignage de Carmen Martin née Lazaro

Recueilli par F Romero

mardi 26 octobre 2010, par ivan

Témoignage de Carmen MARTIN née LAZARO

Habitante de VAUX, 89290

Discussion avec Carmen le 27 mai 2010.

« Je suis née le 23 octobre 1933 à Rueda de Jalon, village proche de SARAGOZA. J’ai vécu en Espagne jusqu’à l’âge de 5 ans à Monzon.
En 1936, mon père a été appelé par l’armée Républicaine pour lutter contre l’armée franquiste. La seule chose que je sache de cette période de guerre, est qu’il a été blessé . Puis comme tant d’autres Espagnols il a dû passer la frontière et s’est retrouvé dans les camps d’Argelès et de Saint-Cyprien. Je crois que mon père a passé cette frontière avant ma mère mon frère et moi. Quelque mots relatés me reviennent : « baraquements… poux… puces… il fallait aller se laver à la mer… nous étions tous maigres… »

Quant à ma mère, mon frère et moi, nous avons rejoint la frontière à pieds, et l’avons passée à PUIG-CERDA. J’ai le souvenir qu’avec d’autres de nos compatriotes, nous avons été poussés dans des wagons à bestiaux. On a dit aux mères que nous allions nous diriger vers le camp de concentration du « bois brûlé » à Selles sur Cher. Dans ce train on nous vaccinait (produits périmés !)et j’en ai été très malade. Nous avons donc attendu dans ce camp pendant un an, jusqu’en février 1940.Nous y avons souffert, de froid car l’hiver fut très rude, de malnutrition (un pain qui gelait dans la journée, pour 7 personnes et une boîte de conserve contenant un bouillon chaud), de traitements inhumains (on m’a même gifflée pour m’être plainte de l’arrachage brutal d’un cataplasme sur la poitrine)… D’ailleurs suite à une coqueluche contractée là-bas je n’aurais pas été soignée correctement sans la volonté farouche de ma mère car les « gardiennes » n’étaient pas du tout généreuses avec nous. Le personnel de surveillance était très dur et sévère : les religieuses chargées de notre groupe nous faisaient passer devant des tas de fruits et nous mettaient en garde contre la tentation d’en prendre ! Il est même arrivé que l’on fasse miroiter à des femmes accompagnées de leurs enfants, qu’on leur permettrait de les conduire vers leur mari. Combien de ces jeunes femmes se sont jetées du train avec leurs jeunes enfants, quand elles ont réalisé qu’elles reprenaient la direction de l’Espagne ( franquiste ) !

Mais je voudrais insister sur le fait que si certaines de ces religieuses ou « gardiennes » ont été sans cœur avec nous, nous avons aussi croisé beaucoup d’autres personnes au grand cœur.

Ma mère, courageuse, qui voulait s’en sortir, a effectué des travaux de couture, elle se procurait clandestinement du tissu grâce à la cuisinière (elle était gentille, elle, avec ma mère), qui lui a même procuré un calendrier sur lequel figuraient les départements français et les préfectures. C’est ainsi que nous avons pu localiser mon père, en écrivant partout.

Le jour où nous sommes retrouvés fut miraculeux ! Cette même nuit la joie et l’émotion étaient si intenses nous avons dormi tous les quatre dans le même lit pour être encore plus ensemble !

Mon père n’était pas resté les bras croisés pendant cette période de séparation, lui aussi avait réussi à nous localiser grâce à l’aide de son employeur, monsieur OPENEAU, Maire de Précy le Sec, qui s’est porté garant. Il a même encouragé mon père à accepter un autre travail à Saint-Moré où le Châtelain a logé mes parents avant de les aider à trouver un logement. Mon père travaillait (comme beaucoup de Républicains) comme bûcheron, quant à ma mère elle continuait son travail de couture et de broderie. Les châtelains si gentils nous ont même appris à lire et à écrire, car à l’école on n’avançait pas beaucoup avec mon frère : l’instituteur ne nous aimait pas, il nous méprisait « car nous étions des Républicains » ! Il a été très brutal avec moi, au point de m’occasionner des marques de coups et des bleus.

Puis nous avons quitté Saint-Moré pour Jonches où papa a travaillé 4 ans à l’entreprise Pignard, et ensuite chez Guillet, où mes deux frères ont également travaillé. Donc depuis mon arrivée en France, je n’ai jamais quitté ce pays,

ce qui me fait dire que j’ai un pays, la France, et une patrie, l’Espagne.

J’éprouve une grande motivation dans notre association. Par mon adhésion, je souhaite conserver et transmettre la mémoire de mes parents pour lesquels j’ai eu et j’ai un profond respect. Que ces souvenirs, aussi douloureux soient-ils, puissent être rapportés à nos enfants, et que cette souffrance ne se reproduise jamais. »

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8 Messages

  • Camp du Bois brûlé Le 27 août 2011 à 11:30

    Bonjour,
    Je me permets d’apporter une rectification à votre article.
    Le camps du Bois brûlé du Loir et Cher ne se situe pas à Selles sur cher, mais entre Oucques et Blois.
    Ma famille a été internée dans ce camp, et j’ai été amené à consulter les AD du 41 à Blois.
    Pour infos, j’y ai trouvé un dessin colorié du camp de Bois brûlé et beaucoup d’informations sur celui-ci.
    Note : Aux archives de Blois, on situe le camp du bois brûlé à Selles sur cher, ceci est faux . J’ai en ma possession un document qui le situe entre Oucques et Blois au lieu dit bois brûlé sur la D 924 proche du village de Boisseau.
    Cordialement.

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    • Camp du Bois brûlé Le 8 octobre 2014 à 15:22, par Emilia Sanchez Andrieu

      J’ai lu avec intérêt bien que tardivement votre message car ma mère et ses sœurs y ont "séjourné". J’ai une carte postale adressée à ma mère au Bois Brûlé Oucques Boisseau puis on a corrigé l’adresse en écrivant "Refugiada espanola Vineuil"
      Je sais qu’après Bois Brûlé elles ont vécu quelques temps à Vineuil, proches d’un monsieur âgé (j’ai de nombreuses photos) Monsieur Mandard maire ? de ce village. Ma mère et mes tantes l’évoquaient avec beaucoup de reconnaissance. J’ai un courrier qu’il leur a adressé début 1945 (ils se donnaient des nouvelles réciproquement malgré le barrage de la langue). Il y est question de plusieurs membres de sa famille et de Mme Algrain. La mairie de Vineuil n’a pu me donner d’autres précisions que celles concernant 2 tombes dont l’une d’après le prénom semble être de Monsieur Mandard. Je serais bien sûr très intéressée par les AN que vous mentionnez mais j’habite en Ariège. Auriez-vous d’autres détails concernant ces internements, cette famille Mandard ?
      Je vous remercie par avance

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  • Témoignage de Carmen Martin née Lazaro Le 10 juin 2012 à 17:04, par Teresa Heydel

    « Je me trouvais à Bois Brûlé » Témoignage de Teresa Heydel
    J’avais presque 5 ans, et nous étions dans ce camp de bois brûlé, ma mère - ma grand’mère et mes 9 cousins - mon père et mes oncles nous ne savions pas ou ils étaient, je me souviens de ces baraquements avec un poêle à charbon à chaque bout du baraquement, nous dormions sur la paille avec des couvertures militaires - nous avions faim, froid et les poux et puces en faisaient partie de notre misère. Nous sommes bien restés 1 an et d’après mes parents la Croix-Rouge nous a transféré à la Chaussée St Victor toujours dans Loir et cher et nous avons retrouvé mon père et mes oncles -..j’ai presque 77 ans mes ces souvenirs resterons en moi...

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    • Témoignage de Carmen Martin née Lazaro Le 3 janvier 2014 à 19:26, par ROBIN

      BONJOUR,
      Je suis la petite fille de Asunción ANTUNIA, qui avec ses 3 enfants a fui la guerre et s’est retrouvée sans que j’ai les détails dans ce camp de Bois Brûlé. Aujourd’hui, ma grand-mère, son ainé (mon oncle Florentino), sa fille Amélia (ma mère) sont décédés et je n’ai plus que ma mémoire pour parler à mon fils des anciens de la famille et de ses origines. Vous êtiez dans ce camp !!! ma mère aussi, avec ses deux frères donc et sa mère Asunción. Plus tard, il retrouveront dans la France en guerre mon grand-père de retour d’Argentine (Perfecto) les avez-vous connus ? mes grands parents par la suite ont habité une petite maison à Villebarou.

      Si vous avez un peu de temps, pouvez-vous me contactez afin de nous donner un témoignage de cette époque, je vous remercie d’avance

      MAGALI ROBIN

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  • Bonjour,

    C’est avec beaucoup d’émotion que je vous apporte mon témoignage.

    Ma tante, Dolores Garcia Mendez aujourd’hui décédée, et ma mère, Antonia Mendez Gonzalez, âgée de 11 ans à cette époque, ont été aussi internées dans le camps "Bois Brûlé" de février 1939 à février 1940. Le camp, comme a pu en témoigner ma tante durant toute sa vie, était bien à Ouques (Loir et Cher) près d’Ecoman.
    Les deux témoignages que je viens de lire correspondent tout à fait aux récits que j’ai eu d’elles. Ces souvenirs ne les ont jamais quittés et ma mère à 86 ans peut en parler encore comme si c’était hier.
    Les conditions de vie étaient inhumaines. La construction des baraques n’avait pas été achevée et le froid passait entre le haut du mur et le toit.
    La nourriture ... il n’y en avait pas. L’eau était gelée.
    Pendant cette période, ma tante a accouché de son fils qui est mort quant il avait trois mois, faute de médicaments.

    Quant mon grand-père et mon oncle ont pu les localiser, ma tante et ma mère ont pu quitter le camps. Ma mère a toujours pensé que l’aide internationale destinée aux réfugiés espagnols n’a jamais été distribuée et qu’on les maintenus dans des conditions inacceptables, sans pouvoir sortir du camps, mal considérés, en quelque sorte " en prison".
    Je n’incrimine ni France ni les français dont je fais partie. Mais ceci n’empêche pas ma révolte pour ce qui est bien arrivé et qui n’aurait jamais du être. La prise de conscience, les témoignages des souffrances vécues par une population qui avait été vaincue peuvent-ils contribuer à ce que cela ne se reproduise pas, quelque soit l’origine des gens, quelque soit les raisons et les circonstances des situations, ni en France, ni ailleurs. JAMAIS. Je garde les républicains espagnols dans mon cœur.

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    • Je viens de lire votre témoignage très émouvant, mort d’un bébé faute de soins, réfugiés parqués comme des animaux au pays de la liberté de l’égalité et de la fraternité une belle théorie comme tant d’autres.
      Si certains français ont fait preuve d’humanité envers les réfugiés Espagnols, ils sont peu nombreux.Les autorités françaises ont plutôt considéré les Républicains Espagnols comme des chiens galeux.Quel manque de considérations pour ces Républicains qui ont combattu les allemands,les italiens,et autre pays fascistes.C’est dans les premiers réseaux de résistance que ces combattants ont pu montrer leur courage et leur bravoure.Même pour la libération de Paris ce sont des Républicains Espagnols de la Nueve de la 2èmé D.B du capitaine Drone qui sont arrivés les 1er avec des blindés nommés Guadalajara, Teruel, Guernica ,Madrid , mais cela ne faisait pas très français.On a préféré faire mentir la vérité historique en disant que c’était des équipages français qui étaient entrés les premiers.Ce n’est qu’en 2004 enfin que les autorités françaises ont reconnu ce fait , 60 ans après, quand la plupart de ces soldats Espagnols étaient décédés.
      On a vu comment les autorités françaises avaient témoigné leurs reconnaissances envers les Harkis, et autres peuplades solidaires de la France.
      Mes parents sont des Républicains Espagnols , mon père est décédé en 1980.Ma mère à 95 ans et se rappelle très bien de cette triste période ,internée avec sa sœur à Argelès et mon père au camp du Barcarés dont j’ai quelques photos.
      Votre témoignage met en relief la souffrance humaine que cela a engendrée.C’est souvent ce point important qui est relégué au second plan, alors que cela devrait être le contraire.
      En juillet 2011 j’ai retrouvé par hasard 2 photos, dans la valise Mexicaine ,de mon père qui était estafette dans une milice Républicaine.Cette photo le représente sur une moto se retournant avec un fusil sur l’épaule il avait 18 ans et demi. Ça était un choc pour moi , mes frères et ma mère d’avoir 2 photos de lui à cet âge.
      Une grande empathie à tous ces anonymes et à leurs familles qui ont subi les horreurs, les profonds chagrins, les familles éclatées à cause des ces guerres qui ont marqué à jamais les humains.

      Juan Fernàndez Fernàndez

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  • Témoignage de Carmen Martin née Lazaro Le 13 décembre 2015 à 18:32, par lazaro henri

    Mme votre histoire correspond presque à celle de ma famille.C’est en recherchant l’histoire de mon père que je suis tombé sur vous .Mon père est né en 1916 voir 1919 à Ojos Négros comté de Teruel Espagne fils de noble en 1936 après que son père fut fusillé il est parti et venu en France dans le camp d’Argelès dans le 66 il s’est engagé dans la 2 ième DB de Leclerc
    nous avons toujours vécu dans le 66 à Ille sur Têt où la topographie correspondait à si méprendre à celle de son enfance ,je serai très heureux de voir avec vous les correspondances de cette histoire voici mon n° de tél si vous espérez donner suite merci 07 50 97 91 46. Dans l’espoir de retracer un passé commun sinon tant pis .

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    • Témoignage de Carmen Martin née Lazaro Le 27 avril à 08:17, par M. Fernàndez Juan

      Bonjour M. Henri Lazaro,

      Je viens de lire votre message qu’aujourd’hui.
      Votre récit est très émouvant . Une famille déchirée par la guerre et qui se retrouve néanmoins dans une autre guerre dans un autre pays. Les manifestations d’empathie envers les républicains étaient rares , mais sincères.
      Honneur et respect à ces Français ( des justes) qui ont fait preuve d’humanité à des réfugiés qui avaient tant besoin de réconfort et de chaleur humaine. Parmi ces justes il y en a même qui ont risqué la mort ou la déportation pour avoir caché des Juifs.Je crois qu’il est très important de mettre en lumière ces preuves d’amour qui ont été faites dans l’ombre.
      Grâce à ces témoignages de sympathie,ces réfugiés ont retrouvé du courage pour continuer à vivre dans le pays des droits de l’homme.
      J’aimerais prendre contact avec vous pour parler plus longuement de cette triste période.
      voici mes coordonnées tél : 06 22 24 27 03.

      Ay Carmela , Ay Carmela !

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